L'OR DE LA FOLLE DU PIN

Par Michel NALLINO
Nice, 1997

A Armand, mon grand-père.
 
 

La Place du Pin

    Il y avait au début de ce siècle, vers 1903, une vieille femme, qui habitait rue Bonaparte (alors route de Villefranche), dans une mansarde d'un immeuble donnant sur la place du Pin. On la voyait souvent errer, place du Pin et alentour, en de véhémentes conversations avec un interlocuteur invisible et connu d'elle seule. Les gamins du quartier se moquaient d'elIe, lorsqu'ils la rencontraient, mais un regard appuyé suffisait à les disperser, tant était grande la réputation de sorcière dont elle jouissait auprès d'eux! Tout le quartier l'appelait "La Folle de la place du Pin", ou plus simplement, "La Folle du Pin".
    Elle était toujours vêtue de guenilles, déchirées, rapiécées, qui n'avaient plus été lavées depuis longtemps. Mais certains affirmaient que son apparence n'avait rien à voir avec la misère, mais plutôt avec l'avarice, une noire ladrerie, bref, comme on dit, qu'elle était plutôt du genre à rester accrochée au plafond... Ces rumeurs étaient nourries par des bribes des conversations qu'elle avait avec son interlocuteur invisible, et dans lesquelles "l'or" ou "le sac d'or" revenaient souvent. Ces conversations, d'ailleurs, s'arrêtaient net dès que La Folle du Pin s'apercevait qu'on l'écoutait.
    Un jour, La Folle du Pin vint à mourir... A peine enterrée, ses héritiers, quelques neveux et nièces, se précipitèrent dans sa mansarde, à la recherche du magot. Mais ils eurent beau découdre le matelas, arracher les papiers peints, déclouer les lattes du parquet et tout saccager à la recherche d'une cachette, dei niera e dei babarota n'an trouvat, ma d'or minga... Une fois les héritiers repartis, la rue se fit encore l'écho joyeux de leur déconfiture pendant une quinzaine de jours et puis, progressivement, on oublia La Folle du Pin.
    A quelque temps de là, Armand et une bande de garçonnets et de fillettes de cinq à six ans, jouaient dans la rue. Ils avaient été empêchés de sortir par des pluies diluviennes qui avaient duré plus d'une semaine, et avaient profité du premier rayon de soleil pour laisser éclater leur joie enfantine. En ce temps-là, bien entendu, la circulation se limitait à quelques charrettes et voitures à bras et la route de Villefranche était presque à la campagne: quelques centaines de mètres plus haut, là où se trouverait un jour la rue Smolett, il v avait encore des fermes laitières. Bref, la rue était le royaume des enfants.
    Tout en jouant, les enfants s'approchaient de la Place du Pin, quand l'un d'entre eux remarqua quelque chose qui brillait, par terre, sous une colonne de gouttière. Ils eurent la surprise, en la ramassant, de découvrir une pièce d'or, un "Napoléon" de 20 francs, et, à moitié enfoncé au bas de la colonne, tout un sac d'or, éclaté, renfermant quelques dizaines de ces pièces. C'était l'or de La Folle du Pin! Dans son égarement la pauvre folle avait caché son trésor dans la gouttière, à proximité de sa mansarde, et les pièces avaient été entraînées lors des pluies de la semaine précédente.
    Passé le premier mouvement de surprise, les enfants se partagèrent les pièces et restèrent sur place, à contempler leur trésor, sans trop savoir qu'en faire. Il y avait sur la place du Pin une marchande de lait de chèvre, descendue de sa campagne, et qui avait observé attentivement toute la scène. Elle les appela, "le bon lait de chèvre, qui veut boire mon bon lait de chèvre", et les enfants se précipitèrent. Le prix était simple: un verre de lait de chèvre, une pièce d'or... Ami lecteur, je devine que tu souris devant la naïveté de ces enfants et que tu penses que je charge la barque... Mais en 1903, l'argent de poche n'avait pas encore été inventé, et, dans ce quartier populaire, les enfants n'avaient jamais un sou à eux et ignoraient totalement la valeur de l'argent!
    Les enfants se régalèrent donc de lait de chèvre, mais après trois au quatre verres la marchande eut beau les invectiver, ils en étaient gavés et incapables d'en avaler une goutte de plus. Ils allaient se séparer, quand d'un café voisin, un grand escogriffe qui n'avait lui aussi rien perdu de la scène, se précipita sur eux et leur intima de lui remettre les pièces d'or afin de les "apporter aux objets trouvés". A cette époque on inculquait très tôt, à coups de trique parfois, le respect des adultes aux enfants. Armand et ses camarades de jeu remirent donc sans discuter les pièces d'or, effrayés par les grandes moustaches et les airs menaçants de l'escogriffe, qui les traitait de voleurs et parlait d'appeler la police.
    Armand rentra donc chez lui, le ventre bien plein de lait de chèvre, mais sans pièce d'or! Quand il raconta son aventure à Joseph, son père, patriarche d'une tribu de 23 enfants, celui-ci s'étouffa presque de colère et Armand reçut une rouste mémorable, pour avoir dépensé des pièces d'or et pour avoir remis le reste à un inconnu. Le lendemain matin Joseph emmena Armand à la place du Pin. Mais la marchande de lait de chèvre n'était plus là, et quant au grand escogriffe, toujours accoudé au comptoir du café, il se moqua de Joseph en lui disant qu'il était bien bête de croire à des histoires inventées par des gosses!
De retour chez lui Armand reçut une deuxième raclée, de celles qui comptent dans la vie d'un enfant, cette fois pour avoir menti...

    Quand Armand me raconta cette histoire, il était encore au magasin de pianos, au 36 de la rue Bonaparte, quelque temps avant sa fermeture. Il me jura que tout ceci était authentique, et qu'il avait bien été le héros malheureux de cette histoire. Mais au fond de ses yeux brillait un éclair de malice...
Alors, histoire vraie ou bien arrangée, embellie par le temps? Comme on dit de l'autre côté des Alpes... se non è vero, è ben trovato!

Armand, en 1965


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Mise à jour le 07/01/2001